![]() ![]() |
![]() |
|
DE DAMOCLES ET D'AUTRES LAMES EN SUSPENS Cet essai de chronique pour l'un des objets les plus importants de l'histoire de la Colombie est également marqué par le sort de Damoclès. LA POIGNEE COMME ANTECEDANT Les armes les plus anciennes furent fabriquées en pierre, bois et os. Le développement des techniques de l'orfèvrerie en Mésopotamie date approximativement de 3500 av. JC et permit la fabrication d'armes blanches, donnant naissance à l'épée. Les avancées dans la composition des alliages, qui se soldèrent par la production du bronze, et ensuite le travail du fer, autorisèrent la fabrication d'épée à lame longue et des améliorations dans le travail artistique qui permirent l'incorporation de la poignée et de la garde. A mesure que se perfectionnait la fabrication, on en vint à la considérer comme une expression artistique et apparurent des ornementations plus élaborées. Les XIII et XIVè siècles furent les plus importants dans l'évolution de l'armurerie; la couverture des poignées et des manches commença à recevoir des gravures recherchées et on y incrusta des pierres précieuses. Durant les XV et XVIème siècles, son usage s'étendit dans les corps d'infanterie européens, au moment où apparurent l'épée de cavalerie à lame longue ainsi que le sabre qui survivrait jusqu'à la Première Guerre Mondiale. Les méthodes et les besoins de la guerre moderne ont fait de l'épée une arme obsolète, qui ne sert plus qu'à accompagner les uniformes de gala de militaires et de diplomates, et qui n'intéresse plus que les collectionneurs et les musées. L'épée comme un symbole de grandeur. L'épée est une arme personnelle, utilisée dans le combat d'une personne contre une autre. En tant que telle elle est considérée comme un objet distinctif de son propriétaire. Les épées des dirigeants politiques et des chefs militaires, des nobles et des chevaliers, étaient fréquemment ornées et leurs poignées élégamment décorées. L'avantage des épées de nos jours est qu'elles permettent à leurs propriétaires d'entrer en contact avec l'histoire. Aujourd'hui, on vend sur Internet des copies d'épées historiques avec la promesse de ce qu'en en acquérant une, le propriétaire peut s'intégrer à l'histoire qui en fit un symbole de grandeur. Cependant, toutes n'étaient pas conçues pour le combat. Nombreuses étaient celles que l'on considérait comme des oeuvres d'art, à la réalisation desquelles participaient plusieurs artisans, dont des bijoutiers et graveurs. Elles se voulaient séduisantes par leur forme et leur conception.
EXISTENCE PROPRE L'épée se distingue des autres armes en ce qu'elle peut mener une vie propre, distincte de celle de son propriétaire. Dans l'archipel indonésien, l'activité militaire fut considérable à une époque et l'on développa de nombreuses armes de poing. Au XIVè siècle apparut le Cris, une dague dont la tradition affirmait qu'elle pouvait parfois se retrouver dotée d'une âme. Dans la mythologie et la littérature il existe de nombreux exemples d'épées dotées de pouvoirs surnaturels. Elles appartenaient à des héros et des chevaliers dont l'épée et le destrier étaient les biens les plus précieux, et il était de coutume de leur donner un nom. Parmi les plus fameuses se trouvent Tizona, épée du Cid et Excalibur, celle du roi Arthur, peut-être la plus célèbre de toutes. Simón Bolívar Le roi Arthur est un personnage qui, bien que non entièrement inventé, ne peut pas non plus prétendre au statut de figure historique. Ses caractéristiques en tant que dirigeant sont révélatrices des aspirations d'un peuple à créer, même en imagination, un chef réunissant toutes les qualités nécessaires à la consécution pour lui de la paix et de la justice. Le parallèle avec le Libertador Simón Bolívar est surprenant. Même en laissant de côté les diverses opinions pouvant exister à son sujet, on ne peut ignorer que ce personnage historique, selon un processus inverse à celui subi par le roi Arthur, est devenu une légende. Dans sa personne furent déposés les espoirs de prospérité de plusieurs nations latino-américaines, et aujourd'hui encore on s sert de son nom pour invoquer le règne espéré de la justice, de la loi et de la morale. Bolívar voulut aussi créer une grande nation, non point à partir de l'expulsion des envahisseurs mais en unissant plusieurs peuples. Le grand souci de Bolívar, présent dès les débuts de son activité politico-militaire, devint évident avec la fin de la Campagne du Sud et la création des cinq pays bolivariens et la rédaction par lui-même de la constitution controversée de la Bolivie. Cependant, au début de la campagne il avait exprimé son inquiétude devant l'incertitude de la transition entre la guerre et la paix: Comment, après avoir rompu toutes les entraves de notre ancienne oppression, pouvons-nous accomplir l’œuvre merveilleuse d'éviter que les reliques de nos fers rigides ne se changent en armes liberticides? L'image de Bolívar comme Libertador est indissociable de celle de l'arme avec laquelle on le représente normalement. L'épée acquiert une existence propre en tant que symbole de la victoire. La fin de la guerre est symbolisée par la remise des armes du vaincu au vainqueur. Les «fers rigides» ne sont rien de plus que les armes qui furent utilisées pendant les guerres d'indépendance. Mais comment s'en défaire? Remettre une épée est une forme de défaite, et sa destruction est une dégradation. Mais l'offrir en geste d'affection est en faire un trophée et un honneur pour celui qui la reçoit, en plus d'être un geste pacifique de la part de qui l'offre. Le Libertador posséda de nombreuses épées, et avait coutume de les offrir à ses amis et collaborateurs les plus proches. Il reçut aussi un grand nombre d'armes blanches en hommage à ses qualités d'homme d'Etat et de militaire. Par exemple, le gouvernement péruvien lui remit, en 1825, une épée conservée aujourd'hui à la Banque Centrale du Venezuela; le maréchal Sucre lui fit cadeau d'une dague florentine, conservée dans les collections de la Quinta de Bolívar et différente de l'épée déjà mythique que vola le groupe subversif M-19 en 1974. L'épée à double-tranchant Le général Páez, Jefe Superior de Venezuela et l'un des participants les plus importants de la Campagne Libératrice, exprima dans une lette à Bolívar, à la fin 1825, la frustration qu'il ressentait face à la situation d'instabilité et de violence vécue par son pays, situation aggravée par la tension entre militaires et civils. De ses propos perçait en sus, le mécontentement généralement ressenti devant la faible participation des Vénézuéliens au gouvernement de ce que l'on a appelé la "Grande Colombie". A tort ou à raison, les Vénézuéliens croyaient que les Néo-Grenadins s'appropriaient tous les bénéfices de l'intégration. Páez écrit: «Notre armée n'existera bientôt plus si l'on n'agit pas contre les causes réelles de son mécontentement, et je suis tout à fait sûr que, en cas de guerre, les personnages lettrés et commerçants appelleront comme toujours à prendre la fuite, ou s'entendront avec les ennemis, et les pauvres militaires s'en iront recevoir de nouveaux tirs afin de fournir encore des emplois et la fortune à ceux qui en ce moment les insultent». Etant donné sa conviction de ce que la force ne devait pas prévaloir sur le droit, Bolívar ne suivit point les recommandations de son subordonné. Les mots de Páez ne surprennent pas si l'on sait que l'année suivante, il serait accusé d'avoir ordonné des recrutements forcés dans les rues de Caracas. Le Congrès le convoqua à Santa Fe en vue d'y instruire son procès. Un ordre auquel Páez répondit par la rébellion. Au vu de la situation, Bolívar revint du Pérou et se rendit au Venezuela où il rétablit l'ordre et concéda le pardon à Páez et à ses partisans. Bolívar et Páez se rencontrèrent sur le chemin à Valencia en entrèrent à Caracas en janvier 1827. Cette rencontre, voulue par le Libertador, fut marquée par le cadeau qu'il fit à Páez d'une épée en symbole d'amitié et en vue de limer les aspérités auxquelles son comportement avait donné lieu. Le général et président de la République Tomás Cipriano de Mosquera écrirait plus tard: «... avec combien de félonie s'était conduit Páez en proposant de façon occulte et sinistre la séparation du Venezuela, faisant montre envers le Libertador d'une déférence qu'il n'avait jamais ressentie, et contredisant par les faits ses discours et ses protestations de foi en faveur de Bolívar lorsque celui-ci l'eut sauvé en 1826 et l'honora, entre autres choses, par le présent d'une épée que Páez reçut avec ces mots dignes d'être rappelés: L'épée rédemptrice des humains! Entre mes mains, elle ne sera jamais autre chose que l'épée de Bolívar: sa volonté la dirigera, mon bras la portera. Je périrai cent fois, et mon sang disparaîtra, avant que je ne lâche cette épée et entreprenne jamais de verser le sang que jusqu'à maintenant elle a libéré. Concitoyens: l'épée de Bolívar se trouve entre mes mains; pour vous et pour lui j'irai avec elle jusqu'à l'éternité.» Peu de temps après, Páez dirigerait la séparation du Venezuela du reste de la Colombie, et, en fin de compte, la dissolution de la grande Colombie. Epées historiques Dans l'édition spéciale du Papel Periódico Ilustrado que réalisa Alberto Urdaneta lors du centenaire de la naissance de Simón Bolívar, le 24 juillet 1883, on décrit deux épées qui appartinrent au Libertador. Le première est une épée de campagne, dont il fit cadeau à Rafael Arboleda en 1822, accompagnée de la lettre suivante: Japio, 29 décembre 1829. Cher ami; Vous avez émis le souhait de disposer d'un document certifiant que l'épée de laquelle je me servis dans la campagne du Sud de la Colombie en 1822 est la même que j'eus le plaisir de vous présenter comme un gage de mon estime et de ma sincère amitié, à Guayaquil, lorsque j'entrai dans cette ville au mois d'août 1822. Et désirant moi-même vous laisser un nouveau témoignage de toute ma considération et de mon respect, j'espère que vous en recevrez l'expression avec toute l'affection que vous professe votre serviteur et ami, Bolívar. Rafael Arboleda (don José Rafael Arboleda y Arroyo) était né à Popayan le 19 novembre 1795. Bien qu'il vînt d'une province reconnue pour son attachement au roi d'Espagne, il prit parti pour les Républicains qu'il soutint avec d'importants dons financiers. Après le triomphe de Bolívar, dont il était un ami très proche, celui-ci le nomma secrétaire de la légation envoyée dans les Républiques du Pacifique sous la direction de Joaquín Mosquera, et à son retour il devint sénateur de sa province natale du Cauca dans le Congrès de 1827, où il se distingua par son éloquence. Il fut le père du général Julio Arboleda. Il décéda en 1831. Le général Rafael Urdaneta est un personnage complexe et controversé à l'image du général Páez. Il naquit à Maracaibo en 1788, mais vint à Santa Fe de Bogota en 1804 à l'invitation de son oncle Martín de Urdaneta y Troconis. Le 20 juillet 1810 il adhéra au mouvement révolutionnaire et soutint, lors de la première guerre civile, le parti fédéraliste. En 1813 il est un des officiels envoyés par le gouvernement de l'Union pour servir sous le commandement de Simón Bolívar et il réalise avec celui-ci la Campagne Admirable qui se solde par la première libération du Venezuela. Il passe sous les ordres de José Antonio Páez en 1816, mais retourne auprès de Bolívar en 1817. Il participe à la campagne du Centre et à plusieurs opérations au Venezuela. De retour en Nouvelle-Grenade en 1819, Bolívar ne nomme commandant de la Garde d'Honneur suite au décès de José Antonio Anzoátegui. Cette proximité entre le Libertador et lui se traduisit par des gestes de Bolívar qui «préoccupé par le sort du général Urdaneta, lui offre en deux occasions la moitié de sa fortune....» Pour sa part, Urdaneta écrit à Bolívar en 1813: «Général, s'il suffit de deux hommes pour émanciper la patrie, je suis prêt à vous accompagner.» NOTAS [1] L’information sur l’histoire de l’épée provient de deux sources: |
|
Casa Museo Quinta de Bolívar
|