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CHRONIQUE D’UN VOL
Par Manuel Francisco Carreño
L’épée des rêves.
En révisant le livre d’or de la Quinta de Bolívar, on peut s’apercevoir d’une chose très curieuse. Parmi tous les objets de la collection de la Quinta qui appartinrent au Libertador, il y en a un que l’on réclame beaucoup plus que n’importe quel autre. Curieusement, cet objet ne se trouve pas ici, ce qui justifie le besoin de l’y trouver. L’épée de Bolívar est devenue l’une des antiquités les plus célèbres du pays depuis 30 ans, et néanmoins aucune personne âgée de moins de 30 ans ne la connaît ou ne l’a vue. A partir de son vol dans la Quinta de Bolívar, une simple pièce de musée est devenue fondamentale pour la culture colombienne, en bâtissant toute une légende autour d’elle-même, ce qui a fait de cette pièce un élément unificateur dans une nation qui a tellement besoin d’éléments de cohésion actuellement. Voici l’histoire d’une épée dont le fil principal est l’esprit d’indépendance, et dont la poignée est constituée de rêves de liberté. Ce que vous allez lire est l’histoire du M-19 et de l’épée de Bolívar.
L’idée
Au début des années 1970, Lucho Otero était un membre des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), qui sur ordre de Jacobo Arenas et de Manuel Marulanda s’employait à former un groupe urbain de cette organisation. A cette époque, Otero et d’autres camarades, parmi lesquels Jaime Bateman, lurent un livre sur les Tupamaros, guérilleros uruguayens, qui avaient volé le drapeau du héros José Gervasio Artigas, le libérateur de l’Uruguay. La lecture de ce livre fit concevoir à Otero le dessein de dérober l’épée de Bolívar. Otero fit part de cette idée à Bateman, qui lui suggéra de la proposer aux FARC. «Ceci se passa vers les années soixante-dix. Le maigrichon va voir les dirigeants du parti communistes et leur propose cette idée. Ils répondent que ça ne vaut pas la peine, parce que l’épée est un truc de musée». Bateman, Otero et quelques autres prennent leurs distances avec le parti, ils veulent organiser un groupe de lutte armée urbaine. En 1973, ils abandonnent les FARC et se font conseiller par les propres Tupamaros pour monter un mouvement pas très connu, appelé « Comuneros » comme les artisans de la principale rébellion survenue en Nouvelle-Grenade contre le pouvoir espagnol en XVIIIè siècle, et qui durera de février à octobre 1973. Ce mouvement effectue les premières opérations de reconnaissance préparant le terrain à la future soustraction de l’épée de Bolívar, qui aura lieu en 1974.
Le symbole bolivarien
L’épée de Bolívar ne deviendrait pas simplement le symbole du mouvement, elle servirait aussi de support à une pensée nouvelle pour les mouvements de gauche colombiens : la pensée bolivarienne. Jusqu’alors les mouvements guérilleros en Colombie avaient eu comme principales sources idéologiques les révolutions chinoise ou russe, «jusqu’alors la guérilla colombienne hésitait entre Moscou et Pékin, entre le léninisme et le maoïsme, mais nous, nous étions nationalistes.» Le M-19 fut un mouvement fondé sur des symboles plus proches de l’histoire et des traditions colombiennes, ils recherchaient des figures s’étant battues pour le pays, au lieu de penser à des histoires de révolutions survenues à des milliers de kilomètres de l’Amérique du Sud. Il semblait que le nouveau groupe insurgé, qui commençait à se former en 1973, vît ces idéaux de la lutte latino-américaine incarnés par Bolívar comme un excellent support idéologique.
Par là-même on cherchait à donner à la révolution une identité avec laquelle le peuple se sentirait nettement plus identifié. «Nous voulions constituer un mouvement pour le pays, pour les gens du commun, pour tous ceux qui voudraient changer ce pays. Et le nationalisme était là-dedans un facteur essentiel que nous ne discernions par chez les FARC. Nous commençâmes à penser à un type d’opération politico-militaire qu’il fût possible de lier à Bolívar, afin de revendiquer le personnage, de l’éloigner des livres d’histoire.» Bolívar symbolisait la lutte contre l’oppression, un homme qui avait pris les armes en vue de défendre et de protéger son peuple, et ceci était ce que le M-19 cherchait à faire, de cette manière l’idée de Lucho Otero sur le vol de l’épée lui convenait parfaitement.
La soustraction
Une fois le M-19 constitué et l’idée de Lucho Otero validée, les préparatifs en vue de «rendre l’épée de Bolívar à la lutte» purent commencer, en même temps que débutait une grande campagne d’expectatives destinée à faire comprendre aux Colombiens de quoi il s’agissait. Dans les principaux journaux du pays , les 15, 16 et 17 janvier 1974 commencèrent à paraître de curieuses annonces qui disaient : «Parasites ? Vers ? Troubles de la mémoire ? Inactivité ? Le M-19 arrive». Dans la rue, les gens faisaient des paris sur l’identité exacte du M-19. Presque tout le monde croyait qu’il s’agissait d’une sorte de médicament. Mais pendant que les gens pariaient, les adhérents du mouvement réglaient les derniers détails de l’action fatidique à la Quinta de Bolívar.
Le mercredi 17 février apparut la dernière annonce, qui affirmait simplement «Le M-19 est arrivé». Ce même jour furent réalisées l’opération de cambriolage ainsi que la prise du conseil municipal de Bogota. Le responsable de l’opération était Alvaro Fayad, alias «Le Turc» à cause de ses origines levantines. A 17 heures, quand tous les visiteurs furent sortis de la Quinta, l’opération débuta. On intimida le personnel de surveillance, on rompit le cadenas de la salle qui donnait sur la chambre de Manuelita Sáenz, c’était là que se trouvait conservée l’épée. Fayad brise la vitrine, se saisit de l’objet : « je prends entre mes mains l’épée. Elle m’impressionne par sa petitesse. Elle est très petite. Quelle sensation de la tenir, de l’empoigner !» se rappelle Fayad dans le livre d’Olga Behar. Ils sortent de la Quinta dans une Renault 12 empruntée, non sans avoir auparavant laissé traîner des brochures allusives au mouvement, expliquant ce qu’était le M-19, pourquoi il était né et qui étaient ses ennemis.

Le parcours de l’épée
Le scandale causé par le perte de l’épée de ne fit pas attendre. Il occupa la première page de tous les journaux dans lesquels s’exprimait le mélange d’indignation et de surprise que ressentaient les Colombiens, et dans les jours suivants parurent même des dossiers spéciaux consacrés à l’origine de cette épée. «L’épée tout un symbole», titrait El Tiempo. Curieusement, c’était la première fois que l’on parlait d’elle dans la presse. Il paraissait que les gens n’attachassent d’importance à la fameuse épée qu’une fois qu’elle eut été volée, car auparavant elle passa plus de cinquante ans endormie dans la Quinta de Bolívar, complètement oubliée.
Ces titres de presse parlaient de grandes opérations destinées à récupérer l’objet, dès le lendemain de sa disparition. Celles-ci ne se produisirent jamais, entre autres raisons parce que le M-19 sut toujours comment la dissimuler. Durant les jours immédiatement postérieurs à son enlèvement, l’épée fut conservée dans un bordel bogotan, duquel elle ne sortit qu’au bout de deux mois, pour passer dans la maison du poète León de Greiff, qui éprouverait toujours de la sympathie pour ce mouvement rebelle.
A partie de là débuta l’Odyssée de l’épée, qui inclut un séjour chez le poète Luis Vidales et d’autres artistes et intellectuels colombiens. Elle passa par un appartement du quartier Santa Bárbara et par une ferme des environs de Bogota, jusqu’à ce que finalement on la fît sortir du pays et l’emmenât à Cuba, en 1980. En 1986 naît l’ordre des gardiens de l’épée, titre symbolique que l’on accordait aux personnes qui soutenaient la cause du M-19, parmi lesquelles Fidel Castro, le président panaméen Omar Torrijos et les Mères de la Place de Mai, celles qui réclamaient leurs fils disparus pendant la très féroce dictature militaire argentine. Pendant toutes ces années, l’épée de Bolívar demeura toujours présente dans la mémoire des Colombiens ; devenue invisible elle acquit une importance qu’elle n’avait jamais revêtue au temps où tout le monde pouvait la voir. L’épée, 200 ans après avoir été empoignée, comme tant d’armes de l’histoire universelle, était devenue un mythe.
¿Retour heureux?
Nous sommes en 1990, on respire un vent chargé d’espoir en Colombie, un nouveau président représentant une nouvelle génération, un groupe armé revenant à la vie civile, et la naissance d’une Assemblée Nationale Constituante. La Colombie semble être en train de reprendre son souffle, face à tous les problèmes qui l’assaillent. Ce climat d’espoir paraissait propice pour un acte d’espoir, le retour de l’épée. «C’est au second semestre de 1990 que nous prenons la décision de restituer l’épée, quand nous avons la certitude qu’une assemblée constituante va être formée. Nous voulions avoir la garantie de ce que le processus fût irréversible avant de rendre l’épée.» «Le M-19 agit toujours en cohérence avec ses propos, et nous n’étions désormais plus en guère, c’est pourquoi cet acte fut un adieu décent à notre phase de clandestinité» , affirme Arjaid Artunduanga, le principal historien du M-19, qui fut chargé de récupérer l’épée à Cuba en vue de sa restitution.
Cette décision de la rendre a suscité une longue polémique entre les ex-membres de l’organisation, ainsi que le fait qu’elle fut prise sans les consulter. María Eugenia Vázquez, qui participa à l’opération dans la Quinta, regrette qu’on ne lui ait jamais rien demandé à ce sujet, et que «c’est dommage parce que pour moi, cette épée était comme mon Excalibur». En sus, les consignes originales disaient que l’épée serait retournée uniquement lorsqu’en Colombie régneraient la justice et l’indépendance, et non pas quand le M-19 disparaîtrait. Cependant, ceux qui la rendirent se défendent. Antonio Navarro déclare : il nous était impossible de conserver l’épée, nous ne nous livrions plus à la lutte armée, et il était même juridiquement non-viable de continuer à la détenir.» Arjaid Artunuaga affirme pour sa part qu’«un instrument de guerre n’a de sens que pendant la guerre».
C’est ainsi que le 31 janvier 1991, l’épée est restituée à la Quinta de Bolívar en un acte lors duquel Antonio Navarro remet l’épée aux enfants de commandants du mouvement. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la couverture médiatique de la dévolution ne fut pas très importante : Dans El Tiempo un court article intérieur sans référence en une, et dans la revue Semana par un seul mot. Peut-être ceci se devait-il à la coïncidence de cet événement avec la triste mort de Diana Turbay, fille d’un ex-président enlevée, puis tuée lors d’une opération de sauvetage, un fait qui occupa toute l’attention du pays. Ou peut-être le restitution n’attirait-elle pas autant l’attention que le vol, étant donné que le mythe s’était éteint.
La remise fut plus symbolique que réelle. L’arme ne resta dans la Quinta qu’aussi longtemps que dura la cérémonie; dès celle-ci achevée on s’empressa de transférer l’objet dans un sous-sol de la Banque de la République, dans lequel elle demeure donc depuis 1991. Ainsi et paradoxalement, ce symbole de la lutte et de la liberté se trouve une nouvelle fois enfermé, sans-doute dans la crainte d’un nouveau vol car il est clair que cette épée n’apprécie pas la tranquillité.
C’est pourquoi il a été décidé de la sortir de son enfermement et de l’exhiber dans un lieu plein de mobilité et de dynamique, le Cyberespace, dans lequel sa présence virtuelle pourra continuer à alimenter les rêves de liberté des nouvelles générations qui aspirent à la connaître et de ceux qui, la connaissant, désirent revoir l’histoire avec un regard neuf et ouvert…
NOTAS
[19] Témoignage de Luis Otero in Behar Olga, Las guerras de la paz. Bogota, Editorial Planeta, 1985, p. 137
[20] Entretien avec Antonio Navarro Wolf.
[21] Témoignage d’Alvaro Fayad in Behar Olga, op. cit., p. 138.
[22] Informations tirées de Semana, 01/12/97
[23] Entretien avec Antonio Navarro Wolf.
[24] Entretien avec Arjaid Artunduaga.
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